
par Mounir Kilani
La doctrine Monroe ne s'est pas effondrée sous les coups d'un rival. Elle s'est dissoute plus discrètement, le jour où l'Amérique latine a cessé d'être traitée comme une exception géopolitique - le jour où le monde a cessé de demander la permission.
Il existe deux manières de perdre une doctrine impériale : par la défaite ou par l'obsolescence. La doctrine Monroe, proclamée en 1823 pour faire de l'Amérique latine une chasse gardée des États-Unis, n'a pas été renversée par une guerre ni abrogée par un traité. Elle est en train de disparaître d'une manière plus troublante encore pour Washington : elle cesse d'être reconnue comme pertinente.
C'est dans ce contexte qu'intervient le récent document de politique étrangère chinoise à destination de l'Amérique latine et des Caraïbes*. Il n'annonce aucune rupture spectaculaire. Il ne proclame pas un nouveau bloc, ne promet pas de protection militaire, ne cherche même pas à séduire. Il agit comme si l'Amérique latine était déjà un espace international normal, c'est-à-dire libéré du statut d'exception géopolitique que lui imposait la doctrine Monroe.
Cette normalisation n'est pas un détail sémantique : elle marque un changement de civilisation stratégique.
Le Venezuela : quand l'empire n'a plus que la force
Au même moment, les États-Unis ont choisi une tout autre grammaire. L'intervention militaire contre le Venezuela, début janvier 2026 - bombardements ciblés, enlèvement du président élu, exfiltration hors du pays - ne constitue pas seulement une violation grave du droit international. Elle révèle un état plus profond : l'incapacité croissante de l'ordre américain à se maintenir autrement que par la contrainte.
Lorsqu'une puissance est sûre de sa légitimité, elle n'a pas besoin de frapper. Lorsqu'elle doute, elle démontre. Lorsqu'elle décline, elle punit. Le Venezuela n'est donc pas une anomalie, mais un acte d'avertissement : la souveraineté reste tolérée tant qu'elle demeure conforme.
Or, ce type d'acte, autrefois dissuasif, fonctionne aujourd'hui comme un accélérateur de rupture.
Pékin et la stratégie de l'effacement
Face à cette démonstration de force, la posture chinoise frappe par son contraste. Le texte chinois ne polémique pas, ne conteste pas, ne réfute pas la doctrine Monroe. Il se contente de l'ignorer. Washington n'y est ni nommé ni affronté. Il est effacé du récit.
Ce silence n'est ni naïf ni pacifiste. Il relève d'une stratégie plus profonde : agir comme si l'ordre ancien avait déjà cessé d'organiser le monde réel. Pékin traite l'Amérique latine comme un espace international ordinaire, ouvert à la coopération, débarrassé de toute tutelle implicite.
C'est ainsi que disparaissent les doctrines impériales : non pas lorsqu'on les combat frontalement, mais lorsqu'on cesse d'agir comme si elles comptaient encore.
De l'empire à la plateforme : un changement de grammaire du pouvoir
La rupture n'est pas idéologique. Elle est grammaticale.
Là où l'ordre américain parlait le langage de l'empire - protection contre loyauté, sécurité contre alignement - la Chine parle celui de la plateforme.
Cette grammaire du pouvoir repose sur :
- des infrastructures plutôt que des bases,
- des flux plutôt que des alliances,
- des contrats plutôt que des serments politiques.
Il ne s'agit pas de vertu, mais de méthode. Pékin ne cherche pas à diriger. Il cherche à organiser des interdépendances. Et dans le monde actuel, cette approche s'avère souvent plus stable que la domination directe.
L'Amérique latine et la «pause historique»
Si cette proposition chinoise trouve un écho, c'est parce qu'elle correspond à une attente profonde du continent : celle d'une pause historique.
Après deux siècles d'ingérences, de coups d'État soutenus de l'extérieur, de sanctions et de pressions permanentes, l'Amérique latine n'aspire pas à un nouveau maître. Elle aspire à un répit. À la possibilité d'exister politiquement sans être immédiatement sommée de choisir un camp.
La Chine n'offre pas une émancipation. Elle offre une suspension de l'ingérence. Dans le contexte actuel, cette pause suffit à modifier les équilibres.
Le Venezuela comme révélateur régional
L'intervention américaine a rappelé à toute la région que l'ordre ancien n'a pas changé de nature. Mais ce rappel produit désormais l'effet inverse de celui recherché. Il ne soude plus, il inquiète. Il ne stabilise plus, il pousse à la diversification stratégique.
Chaque geste de coercition renforce l'attrait d'une alternative perçue comme moins intrusive. La Chine n'a même plus besoin de convaincre : elle bénéficie mécaniquement de la disqualification progressive de l'ordre occidental par ses propres pratiques.
La normalisation comme rupture majeure
La doctrine Monroe n'a pas été abolie. Elle a été rendue inutile.
Elle survit dans les réflexes, dans les interventions ponctuelles, dans les discours sécuritaires. Mais elle ne structure plus l'avenir.
La véritable rupture n'est pas l'émergence d'un contre-empire chinois. C'est la normalisation du monde : un monde où l'Amérique latine n'est plus une exception géopolitique, où la souveraineté n'est plus conditionnelle, où l'influence se négocie au lieu de s'imposer.
La Chine n'a pas proclamé la fin de la doctrine Monroe. Elle agit comme si cette fin était déjà acquise. Et dans l'histoire longue des relations internationales, c'est souvent ainsi que se referment les cycles impériaux.
La doctrine Monroe ne s'est pas effondrée sous les coups d'un rival : elle s'est dissoute le jour où le monde a cessé de demander la permission.
source : globaltimes.cn