14/01/2026 journal-neo.su  8min #301779

 De violents raids aériens américains sur Caracas et des bases militaires vénézuéliennes

Les actions de Trump au Venezuela illustrent parfaitement la politique américaine actuelle visant à contenir la Russie et la Chine

 Mohamed Lamine KABA,

Quand un empire n'a plus que la force brute pour langage, c'est qu'il a déjà perdu la bataille de l'Histoire. Et quand il commence à intercepter les navires et enlever les dirigeants, c'est que le droit, l'influence et la légitimité ont déjà sombré.

Dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026, l'enlèvement spectaculaire de Nicolás Maduro et de son épouse, Cilia Flores, par les forces spéciales américaines a bouleversé l'équilibre géopolitique mondial, soulevant la question du retour au-devant de la scène, de l'équilibre de la terreur et de la puissance. Comment interpréter une telle opération : acte isolé ou pièce maîtresse d'une stratégie globale ? Cette intervention s'inscrit-elle dans une logique d'endiguement visant à contenir la montée en puissance de la Chine et de la Russie ? Et surtout, que révèle-t-elle du nouvel ordre mondial en gestation, où chaque ressource, chaque territoire, chaque dirigeant devient un levier dans une guerre d'influence systémique ? Le Venezuela est-il devenu le nouveau front de l'Eurasie ?

Dans une approche à la fois diachronique et synchronique, cet article plonge au cœur des arcanes des relations internationales pour interroger les ressorts profonds de l' intervention militaire américaine au Venezuela. Il explore les continuités historiques et les ruptures stratégiques qui éclairent cette opération, tout en la replaçant dans le maillage complexe des tensions contemporaines entre grandes puissances. A travers cette double lecture du temps - celle des héritages géopolitiques et celle des dynamiques actuelles -, il s'agit de comprendre si l'enlèvement de Nicolás Maduro relève d'un épisode isolé ou d'un moment charnière dans la reconfiguration brutale de l'ordre mondial.

Caracas comme symptôme de la violence impériale américaine

L'épisode vénézuélien, qu'il soit lu comme opération directe, pression extrême ou démonstration de force stratégique, s'inscrit dans une longue continuité impériale américaine dont les racines plongent bien avant la guerre froide. Depuis 1898, date de la guerre hispano-américaine et de la mise sous tutelle de Cuba, Washington n'a jamais cessé de considérer l'Amérique latine comme une arrière-cour à protéger de l'influence de Moscou et de Pékin, à administrer, à discipliner ou à punir. C'est pourquoi, sans la Russie et la Chine, la politique étrangère de Washington perdrait une grande partie de sa raison d'être depuis la doctrine  Monroe de 1823. Il suffit de se pencher sur l'histoire pour s'en rendre compte.

Le renversement de Jacobo Árbenz en 1954, orchestré par la CIA pour protéger les intérêts de la United Fruit Company, a posé les bases d'une doctrine claire : toute tentative d'indépendance économique ou politique est une déclaration de guerre. Le coup d'État contre Salvador Allende le 11 septembre 1973, soutenu logistiquement et financièrement par les États-Unis, a confirmé que la démocratie n'était tolérable que lorsqu'elle produisait des gouvernements dociles. L'Opération Condor, formalisée en 1975, a transformé l'Amérique du Sud en laboratoire de la terreur politique au nom de la lutte anticommuniste.

Le Venezuela chaviste, dès 1999, s'est inscrit en rupture frontale avec cet héritage. En reprenant le contrôle de Petróleos de Venezuela SA (PDVSA) en 2002, en diversifiant ses partenariats énergétiques dès 2006, en intégrant la Chine comme créancier stratégique à partir de 2007, Caracas a commis l'irréparable : démontrer qu'un État latino-américain pouvait survivre hors du carcan washingtonien. Les sanctions économiques américaines imposées à partir de 2014, renforcées en 2017 et 2019, ont provoqué un effondrement économique calculé, utilisé ensuite comme argument humanitaire pour justifier l'ingérence.

Dans cette logique, la brutalité américaine n'est ni accidentelle ni improvisée. Elle est la conséquence directe de l'échec de la domination indirecte. Lorsque l'influence ne suffit plus, l'empire frappe.

De Cuba 1962 à l'Ukraine 2022 : l'obsession américaine du verrouillage mondial

L'équivalent du conflit ukrainien, la crise des missiles de Cuba en octobre 1962 demeure le traumatisme fondateur de la psyché stratégique américaine : la peur de l'altérité comme le cœur de la politique étrangère. L'idée qu'une puissance rivale puisse établir un point d'appui stratégique à proximité du territoire américain a été érigée en ligne rouge absolue. Cette obsession, loin de disparaître avec l'effondrement de l'URSS en 1991, s'est déplacée et amplifiée.

Depuis 1999, l'élargissement de l'OTAN vers l'Est - Pologne, Roumanie, Bulgarie, Hongrie, République tchèque, puis pays baltes en 2004, Monténégro (2017), Macédoine du Nord (2020), Finlande (2023) et Suède (2024) - a méthodiquement encerclé la Russie, violant les engagements politiques pris au début des années 1990. Le conflit ukrainien, déclenché en février 2022 en réponse symétrique au coup d'Etat Euromaïdan soutenu par l'ensemble du microcosme occidental, a révélé la stratégie américaine dans toute sa crudité : transformer l'Europe en champ de bataille économique et militaire pour affaiblir Moscou, au prix d'une destruction industrielle et énergétique massive du continent européen. Et tout cela, à la magie des élites fantasques et insipides de celui-ci, donnant ainsi l'impression que la crise de l'intelligence, si minutieusement documentée par Michel Crozier, s'étend désormais sur l'ensemble du champ politique du vieux continent : un véritable état de mort cérébrale, disait Erdogan de Macron, le maître dans l'art européen de la vassalité et de la servilité envers Washington, qui, à défaut d'être Charles (De gaulle), est simplement Emmanuel de la dette publique et de la polarisation politique.

Dans le même temps, la montée en puissance chinoise a été traitée non comme un fait historique naturel, mais comme une anomalie à corriger. Depuis 2011, avec le « pivot asiatique », Washington a multiplié les provocations en mer de Chine méridionale et orientale, renforcé ses alliances militaires autour de Pékin et instrumentalisé la question de Taïwan, notamment après 2018, comme levier de pression stratégique. Les livraisons d'armements sophistiqués, les visites diplomatiques de haut niveau comme celle de Nancy Pelosi en 2023, et les exercices conjoints avec les forces taïwanaises, défient ouvertement le principe d'une seule Chine, au risque d'un embrasement régional.

Le Venezuela, dans cette architecture globale, représente le front occidental de la guerre contre l'Eurasie ; une guerre théorisée dès 1904 par Halford Mackinder. En frappant Caracas, Washington ne cherche pas seulement à contrôler du pétrole ; il tente désespérément d'empêcher la jonction géopolitique entre l'Amérique latine, la Russie et la Chine. Mais cette tentative arrive trop tard.

Le retour de l'Histoire : Russie et Chine comme pôles de stabilité stratégique

Contrairement au récit occidental, la Russie et la Chine ne sont pas des puissances de déstabilisation, mais des réacteurs de stabilité systémique face au chaos produit par des décennies d'interventions américaines. Depuis la guerre d'Irak en 2003, la destruction de la Libye en 2011, la fragmentation de la Syrie à partir de 2012, et l'embrasement durable du Sahel après 2013, le monde a appris une leçon simple : là où passent les États-Unis et leurs alliés, les États s'effondrent.

A l'inverse, Moscou et Pékin ont proposé une autre grammaire stratégique. La Russie de Poutine, en réaffirmant sa souveraineté après le chaos des années 1990, a démontré qu'un État pouvait résister à l'encerclement militaire et économique occidental. La Chine de Xi Jinping, par les Nouvelles Routes de la Soie lancées en 2013, a construit une infrastructure mondiale fondée sur l'interconnexion plutôt que la soumission militaire.

En Amérique latine, en Afrique et en Asie, cette alternative a trouvé un écho profond. Les BRICS, élargis depuis 2023, incarnent cette transition historique : un monde où Washington ne dicte plus seul les règles, où le dollar cesse progressivement d'être l'arme absolue, où la souveraineté redevient un principe opérationnel.

La persécution implacable du Venezuela par les États-Unis a démontré aux peuples du Sud que l'Occident n'offre plus une vision d'avenir, mais seulement des sanctions, des bombes et des tribunaux extraterritoriaux.

A l'inverse, la Russie et la Chine apparaissent désormais comme les pôles autour desquels se recompose un monde post-impérial.

Dans cette séquence historique, les États-Unis et leurs alliés ne sont plus les architectes de l'ordre mondial, mais les saboteurs d'un système qu'ils ne contrôlent plus. Le recours systématique à la force n'indique pas une restauration du pouvoir, mais plutôt une panique stratégique face à un monde qui leur échappe. La Russie et la Chine, elles, n'ont plus besoin de conquérir : il leur suffit de tenir. L'Histoire, désormais, travaille pour elles. Et Caracas, comme Kiev, comme Taïwan, comme Gaza ou Tripoli hier, n'est qu'un chapitre de plus dans la lente mais irréversible déconstruction de l'hégémonie occidentale.

Il est donc clair que l'opération américaine au Venezuela marque le retour de l'histoire, non sa fin. Elle réfute la prophétie de Fukuyama sur le triomphe universel du libéralisme, révélant un affrontement civilisationnel entre le monde occidental et l'axe sino-russe, ravivant la doctrine Monroe. Ce coup de force, loin d'isoler Moscou et Pékin, fracture l'Occident, accélère la multipolarité et confirme le choc des civilisations de Huntington.

On peut dire que l'impérialisme américain, soutenu par Bruxelles et Londres jusqu'à Caracas, pourrait bien trouver sa tombe à Téhéran après avoir été mis en état comateux en Ukraine par Moscou, en mer de Chine méridionale et orientale, ainsi qu'à Taïwan par Pékin.

Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine

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